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Burkina Faso : Sandrine Zoungrana se fait une place dans le domaine de l’architecture

mercredi 3 juillet 2024

Marie Sandrine Zoungrana a emprunté un chemin imprévu pour devenir une professionnelle dans le domaine de l’architecture. D’abord orientée en médecine, sa carrière a pris un tournant déterminant lorsqu’elle a obtenu une bourse pour étudier l’architecture en Tunisie. Architecte et gérante de l’atelier Tobdogo, elle est la gagnante de la première édition du prix concours d’idées pour la conception de logements abordables dans l’espace UEMOA. Dame Zoungrana était dans les locaux de lefaso.net ce 2 juillet 2024 pour raconter son parcours et ses succès.

Lefaso.net : Qu’est-ce qui vous a motivé à vous lancer dans ce domaine ?

Marie Sandrine Zoungrana : C’est l’architecture qui m’a choisie parce que dès que j’ai eu mon bac, dans mon viseur, il n’y avait que la médecine parce que mes prédécesseurs avaient déjà choisi la médecine pour moi. J’ai fait le test de l’INSA que j’ai réussi et j’ai commencé la médecine durant trois mois. Et après la sortie des résultats pour la bourse tunisienne, j’étais retenue en tête de liste pour l’architecture. Pour dire vrai, j’avais choisi cette filière sans vraiment savoir ce qu’il en était au fond. Donc je peux dire que c’est l’architecture qui a porté son choix sur moi au départ et puis après j’ai appris à découvrir le métier. Actuellement, je peux dire que j’adore mon métier.

Vous avez été lauréat de la première édition du prix concours d’idées pour la conception de logements abordables dans l’espace UEMOA…comment s’est passée cette aventure ?

C’était une belle aventure pleine de surprises et de moments de joies. J’ai vu l’appel à candidatures sur le net et puis, encouragée et galvanisée par mon mari, j’ai envoyé un ensemble de fichiers qu’ils demandaient pour le premier tour. J’étais surprise de voir que j’étais retenue parce que je ne m’étais pas vraiment mise au sérieux pour le premier tour. Quand j’ai été retenue, je me suis concentrée parce que la seconde phase demandait énormément de travail. Si vous avez remarqué, la plupart des équipes des autres lauréats sont des équipes de deux ou trois parce qu’il y avait énormément de planches, de fichiers, des données vidéos à rendre donc ce n’était pas du tout facile.

Ce n’était pas facile du tout de pouvoir réunir en un temps record toutes les informations qu’il fallait par rapport à la thématique. Mais après des nuits blanches, nous avons pu rendre, et grâce à Dieu, le projet a plu au jury par son originalité. Actuellement, je suis contente. Et vous voyez qu’entre la cérémonie de remise de prix et la date de publication officielle des résultats, il y a eu presqu’une année et demi d’écart, ce qui fait qu’à un moment donné, on n’y croyait plus.

Vous avez été la seule femme dans cette compétition. Quel sentiment avez-vous eu ?

C’est un sentiment de joie et de fierté parce que je pense que c’est comme un plaidoyer pour toutes les femmes. Il y avait énormément de travail donc les autres formaient des équipes de plusieurs personnes. Quand j’ai vu les résultats et que j’ai remarqué que j’étais la seule à avoir postulé toute seule et aussi la seule femme parmi les six qui ont été récompensés, j’étais quand même très contente. Vu mon statut de femme mariée avec deux enfants à gérer, sans oublier la pression familiale et le boulot, je peux dire qu’il y avait quand même de la fierté.

Et je me dis que cette expérience peut aider certaines femmes qui ne croient pas en cette capacité de conjuguer vie familiale et professionnelle. Mais n’empêche qu’il faut préciser que c’est difficile et qu’il faut énormément de sacrifices, surtout dans le domaine où nous sommes qui est un domaine particulièrement réservé aux hommes. En tant que femme, il faut faire encore plus d’efforts pour être écoutée. Donc il faut énormément de travail pour atteindre un certain niveau de connaissance qui fait que quand tu interviens lors d’une rencontre, que les autres collaborateurs soient rassurés de ta compétence. Donc les femmes doivent travailler doublement.

Pouvez-vous revenir sur votre projet ? Et qu’est ce qui selon vous vous a permis d’être la lauréate ?

L’intitulé du concours était concours d’idées pour la conception de logements abordables dans l’espace UEMOA. Mon projet a donc pris à bras le corps cette thématique de logement abordable pour essayer de trouver des solutions pour qu’au sortir on ait un projet viable, confortable, économiquement et durablement très intéressant. Un projet qui respecte l’environnement dans le choix de ses matériaux et dans certains choix même de l’aménagement. Je suis allée sur ce qu’on appelle la densification modérée parce que d’après mon analyse, nous sommes dans un cas de figure où nous sommes dans les bulles d’un Burkinabè, une parcelle. C’est une habitude qui n’est pas durable et qui ne peut plus fonctionner, donc je suis allée sur une densification pour ramener le vivre-ensemble, c’est-à-dire créer une citée où on peut loger 52 ménages dans un terrain de 6.000 m2 environ et ces 52 ménages sont des ménages de six personnes. Nous avons essayé d’optimiser spatialement.

Le terrain même essaie de ne pas prendre énormément d’espace tout en donnant à chaque fonctionnalité la surface qu’il faut pour être confortable. Je pense que ce qui a vraiment plu aux membres du jury, c’est cette capacité à optimiser, à loger ce nombre de personnes dans un tel espace tout en créant des espaces verts privatifs. Et aussi, malgré que vous viviez en communauté, vous avez vos espaces verts intimes. Nous avons également créé des espaces de promenade, de sport, des airs de jeux pour les enfants pour rapprocher socialement les individus sans oublier tout ce qui est stationnement car c’est un élément aussi important.

Tout a été vraiment prévu dans cette citée. Elle est clôturée, éclairée et sécurisée. Sur le plan aménagement, tout a été pris en compte. Sur le côté durabilité aussi, nous avons utilisé des matériaux locaux. La structure du bâtiment est en béton armé pour s’assurer qu’il ne tombe pas vu que c’est des R+3. S’il y a des inondations, le bâtiment va tenir. Il n’y a pas d’inquiétude. La structure du bâtiment est en béton armé ; c’est ce qu’on appelle la maçonnerie qui est en terre comprimée et ce sont des briques en terre auxquelles nous avons rajouté une certaine dose de ciment pour augmenter la dureté. Il n’y a pas de problème sur le plan résistance aux eaux de pluies. Et ce qui est intéressant avec ces briques, c’est que sur le plan environnemental, ce n’est pas énergivore.

Ce sont des briques qui ne polluent pas l’environnement dès la confection. Et aussi lorsque nous sommes dans des espaces où les parois sont faites en terre comprimée, on crée un réel pont thermique entre l’intérieur et l’extérieur. Dehors vous pouvez être sur du 40° et à l’intérieur il fait frais, donc pas nécessairement besoin de mettre la climatisation. L’éclairage a aussi été pris en compte de sorte qu’en journée vous n’ayez pas besoin d’allumer parce que tout est bien éclairé et aéré. C’est vraiment une citée verte et arborée.

Avez-vous participé et remporté d’autres concours ?

Je ne suis pas à mon premier concours. Disons que j’aime les challenges car c’est le seul moyen pour un professionnel de toujours aller au-delà de ses limites. Au quotidien, nous sommes sur des projets qui ne sont pas forcément challengers donc cela permet vraiment de pousser ses limites. J’ai travaillé énormément sur beaucoup de concours depuis que j’étais étudiante. Il y a des concours où je n’ai pas été classée mais j’ai continué et je peux dire que c’est la concrétisation aujourd’hui. C’est l’expérience de tous ces concours auxquels j’ai participé et que je n’ai pas remporté. Je ne vais pas m’arrêter là. Dès qu’il y a d’autres opportunités de concours auxquels je peux réfléchir et apporter des solutions, je ne vais pas hésiter.

Avez-vous des réalisations dans le domaine de l’architecture ?

Lorsque j’ai eu mon diplôme en 2020, j’ai fait deux années dans un cabinet de la place et depuis deux ans, je m’essaie à mon propre compte. Mon atelier, je l’ai nommé atelier Tobdogo, qui est en langue mooré et qui signifie qui grandit. J’opère depuis deux ans avec une équipe de six personnes composée d’architectes, d’ingénieurs, de dessinateurs et nous intervenons dans les pays de la sous-région tels que le Burkina et la Côte d’Ivoire. Actuellement nous visons le Sénégal, mais rien d’encore concret.

Je travaille sur des projets intéressants qui ne sont pas forcément des projets sociaux avec des particuliers. J’interviens dans ce qu’on appelle le design intérieur et il y a beaucoup de mes projets qui sont en finition actuellement. Je travaille également les espaces extérieurs qu’on a tendance à négliger et j’encourage à chaque fois mes clients à opter pour la verdure, pas seulement que le bâtiment à outrance. Au-delà de ces projets, il y a de grands projets que l’on monte et nous essayons de toucher des personnes ressources pour qu’ils voient le jour car ce sont des projets colossaux.

Il s’agit, entre autres, d’un centre de formation pour femmes dans le domaine du bâtiment, c’est-à-dire ouvrir ces corps d’état secondaire à la gente féminine parce qu’elles ont aussi quelque chose à apporter. C’est un centre auquel j’ai pensé depuis longtemps et j’ai même travaillé sur le côté architectural. Pour le moment, nous sommes en train de chercher des personnes qui pourraient être intéressées à financer le projet.

Vous avez dit tantôt que le domaine est majoritairement occupé par les hommes, avez-vous un message à l’endroit des femmes qui veulent s’y lancer ?

J’encourage les femmes mais avec réserve. Les études en architecture sont des études extrêmement difficiles et stressantes. Déjà même à l’étape des études, toutes les femmes n’arrivent pas à la franchir parce qu’il y a souvent des chocs émotionnels lors de certains travaux qui font que certaines arrêtent carrément. C’est six années d’études et une pression colossale. On ne dort pas les nuits donc toutes les femmes n’arrivent pas à suivre. J’encourage mais je dis à chaque fois à quoi chaque femme devrait s’attendre. Il faut vraiment être déterminée et avoir de l’amour pour le métier. Il n’y a que ces deux éléments qui peuvent permettre d’aboutir et après, faire une immersion réussie dans le domaine professionnel dans sa localité.

Dans le domaine professionnel, vous allez remarquer que les femmes ne sont pas nombreuses. Elles vont plus se diriger vers l’enseignement ou la fonction publique car là-bas il y a moins de pression. Elles n’exercent pas forcement en tant que cabinet consultant. Mais les architectes femmes qui créent leurs cabinets et qui bataillent ne sont pas nombreuses parce que c’est vraiment difficile.

A côté, pour celles qui ont des familles à gérer il faudrait que le mari soit du domaine ou extrêmement compréhensif pour accompagner car il y a des fois où des hommes ne comprennent pas que leurs femmes soient au bureau jusqu’à 23h parce qu’il y a un concours auquel elle doit postuler et qu’elle doit envoyer des informations avant telle heure. Il faut vraiment une conjugaison de tous ces éléments mais je les encourage à venir mais qu’elles se préparent car c’est une bataille perpétuelle mais qu’on peut remporter.

Un dernier mot…

Par rapport au projet du concours, je pense que c’est un projet très intéressant et j’en appelle aux particuliers, que ce soit au Burkina ou ailleurs, qui peuvent être intéressés par un financement du projet. D’office pour ces genres de projets, on pense à l’Etat. S’il prend réellement mon projet à bras le corps pour le réaliser, je ne serai qu’honorée et heureuse. Mais également j’invite les particuliers qui pensent qu’ils ont les moyens à s’essayer parce qu’ailleurs, on fait de la promotion immobilière, mais ici on se limite à l’appât du gain et ce n’est pas forcement intéressant. Mais je sais qu’il y a des personnes qui veulent aller dans ce sens, donc nous sommes ouverts.

Propos recueillis par Hanifa Koussoubé
Lefaso.net

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